22 mai 2012

L'île panorama - Edogawa Ranpo

Hitomi Hirosuke est un jeune homme un peu dilettante, qui vit en dehors du monde et de la société, écrivain à ses heures, qui s’intéresse à tout, sans pourtant chercher à approfondir un domaine en particulier. Eternel utopiste, obsessionnel et très imaginatif, il rêve d’un monde idéal, "un monde de rêve et de beauté, un véritable paradis terrestreSes rêveries étaient peuplées de projets ambitieux et chimériques qui lui faisaient perdre le sens des réalités."
La mort de Komodo Genzaburô, héritier d’une richissime famille, ancien condisciple de l’université et avec lequel il présente une ressemblance troublante, donne à Hitomi une chance inespérée de réaliser son rêve. Bien que Komodo soit mort et enterré, Hitomi imagine un plan complètement démoniaque, organisant sa propre disparition, afin de prendre l’identité de son ancien camarade, prévoyant de faire croire à ses proches, et à sa jeune épouse, à sa subite résurrection.
Devenu Komodo Genzaburô, Hitomi consacre toute sa fortune à aménager une île, et donne libre cours à ses rêves les plus délirants. Tout sur l’île n’est que trompe-l’oeil et illusions. Grâce à des procédés ingénieux, Hitomi réussit à créer sur l’île les paysages les plus variés, où le promeneur passe de la forêt la plus épaisse à la plaine la plus immense, peuplées par des créatures fantastiques, à la fois magnifiques et effrayantes.
Hitomi se réjouit de faire visiter son œuvre à Chiyoko, son épouse, à la fois séduite et effrayée par la création de son mari, lui-même un peu inquiet car il est convaincu que Chiyoko a des doutes sur sa véritable identité. Un crime est rarement parfait, le paradis menace de se transformer en enfer et Hitomi se rend compte trop tard de la faiblesse de son plan.
Edogawa était un grand admirateur d’Edgar Allan Poe, avec lequel il partage un penchant pour le grotesque et le bizarre. Sa description de l’atmosphère qui règne sur l’île panorama est réellement oppressante et morbide, et je me suis réjouie de tourner la dernière page.
Malgré mon enthousiasme modéré pour cette lecture, j’ai bien envie de découvrir l’adaptation manga de Suehiro Maruo, découverte grâce aux billets  d'Emmyne et de Choco.


L’île panorama – Edogawa Ranpo
Traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle
Titre original : Panorama-to Kitan (1927)
Picquier poche – 1999 – 157 pages

12 mai 2012

Le baiser de feu - Masako Togawa


En 1958, à Tôkyô, Kazuhiko Matsubara, jeune peintre reconnu et héritier d’une grande société d’assurances, meurt dans l’incendie de sa maison. Trois petits garçons âgés de cinq ans, dont le fils du peintre, qui jouaient au rez-de-chaussée sont soupçonnés d’avoir accidentellement provoqué l’incendie en jouant avec des allumettes. Tous trois mentionnent une étrange silhouette grimpant les escaliers de la maison en crachant du feu. Mensonge inventé pour se protéger ou vision réelle déformée par l’imagination des enfants ? 
Vingt-cinq ans plus tard, un pyromane sème la terreur à Tôkyô. Les incendies qu’il a provoqués ont déjà fait plusieurs victimes, en plus de dégâts considérables. Les trois garçons, qui s’étaient perdus de vue depuis l’incendie de leur enfance, vont se retrouver, sans le savoir immédiatement, impliqués dans la poursuite du pyromane. L’un est devenu policier, le second est pompier et le troisième occupe un poste important dans la société familiale. L'un des trois à un net penchant pour la pyromanie.

L’intrigue est complexe, parfois extravagante, la psychologie des personnages fouillée et les revirements de situation étonnants.  La conclusion mérite que l’on s’accroche à la lecture de ce roman à trois voix, unique roman traduit en français de Masako Togawa, écrivain et chanteuse, sur la trentaine qu’elle a écrit.
Pour voir Masako chanter, c'est ici !


Le baiser de feu – Masako Togawa
Traduit de l’anglais par Hélène Prouteau
Titre original : A kiss of fire (火の接吻, 1984)
Rivages/noir – 1990 – 235 pages

2 mai 2012

La Balade de Pell Ridley - Meg Rosoff


Au 19ème siècle, en Angleterre.
A l’aube de son mariage, Pell emballe quelques affaires, selle son cheval et s’enfuit, accompagnée au dernier moment par son presque frère, le petit Bean, un enfant muet adopté par sa famille. Pell est une jeune fille forte, intelligente et indépendante. Elle ne peut se résoudre au mariage, refuse d’envisager une vie misérable comme celle de sa mère, épuisée par les grossesses et les tâches ménagères, mariée à un prédicateur alcoolique.
Pell se dirige donc vers Salisbury, où a lieu une importante foire, espérant que sa passion et sa grande connaissance des chevaux lui permettront de trouver un travail. Mais, dans l’Angleterre rurale victorienne, une jeune fille seule, accompagnée d’un jeune enfant, est plutôt mal vue, surtout quand ses compétences, à savoir la forgerie et le dressage des chevaux, sont à cette époque plutôt réservées aux hommes.
Le voyage de Pell vers la liberté et l’indépendance se révèle donc semé d’embuches et elle rencontre de nombreuses épreuves. On lui vole son cheval, son argent, son petit frère disparaît. Elle sera harcelée, menacée, mais fera aussi des rencontres inattendues et réconfortantes.
Roman d’aventures et d’initiation, avec un soupçon de romance, La Balade Pell Ridley est un roman que j’aurais adoré lire vers douze ou treize ans. L’histoire de Pell Ridley est parfois triste et Meg Rosoff n’épargne pas son jeune lecteur et décrit sans fard la misère des campagnes anglaises au début de la révolution industrielle, l’exploitation des plus pauvres dans les fermes ou les usines, les conditions de vie déplorables dans les hospices d’enfants abandonnés. Pell est une héroïne qui rappelle parfois Tess d’Urberville. Elle plaira, je pense, aux jeunes lectrices, amatrices de romans historiques, avant qu’elles ne se lancent dans la lecture un peu plus soutenue des romans de Thomas Hardy et de Charles Dickens.
Merci à Margaux, des éditions Albin Michel, pour l'envoi de ce livre.


La Balade de Pell Ridley – Meg Rosoff
Traduit de l’anglais (GB) par Dorothée Zumstein
Titre original : The Bride’s Farewell (Penguin Books Ltd, 2009)
Albin Michel Wiz – mai 2012 – 236 pages

20 mars 2012

Seins et Oeufs - Mieko Kawakami


Makiko a presque quarante ans, elle est hôtesse dans un bar à Osaka, après avoir enchaîné les petits boulots à l’usine ou au supermarché. Elle élève seule sa fille de douze ans, Midoriko, en équilibre instable entre enfance et adolescence et très perturbée par la période délicate de transformation de son corps.
Ses relations avec Midoriko sont en train de se dégrader, surtout depuis qu’elle a décidé de se faire refaire les seins, désireuse de croire que sa vie sera fondamentalement changée grâce à une nouvelle poitrine. Cette décision révolte et dégoûte Midoriko, qui n’arrive pas à comprendre pourquoi sa mère veut s’infliger une telle opération. En réaction, Midoriko a cessé de parler depuis six mois, ne communiquant plus avec sa mère que par écrit.
Roman d’une centaine de pages, Seins et œufs raconte la brève visite à Tokyo de Makiko et Midoriko à Natsuko, narratrice et sœur cadette de Makiko, célibataire trentenaire. Les trois protagonistes, se retrouvent dans le minuscule appartement de Natsuko, empêtrées dans les silences et les non-dits, chacune dans son propre monde.
Au-delà du rapport de chacune à la féminité, il y a la solitude, la souffrance d’une mère qui n’arrive plus à parler à sa fille, l’impuissance et la culpabilité de la fille qui voit souffrir sa mère et qui, malgré l’amour qu’elle lui porte, lutte pour surtout ne pas lui ressembler.
Néanmoins, Seins et Œufs est un roman entrainant, assez drôle parfois, habité par des héroïnes attachantes et fragiles, et finalement plein d’espoir.
A suivre, les prochaines productions de Mieko Kawakami, artiste multiforme, philosophe, actrice, chanteuse, romancière récompensée par le prix Akutagawa (c'est quand même quelque chose) et … bloggeuse (son premier roman d'ailleurs était un "blook" (blog book), que l’on découvre aujourd’hui grâce aux éditions Actes Sud.

Extrait du journal de Midoriko
La nuit dernière, maman a parlé en dormant, ça m’a réveillée. Je me suis demandé si elle allait dire un truc drôle, mais elle a crié très fort : « Une bière, je vous prie ! ». D’abord, j’ai été surprise, puis ça m’a fait pleurer. Je n’ai pas pu me rendormir jusqu’au matin. Voir quelqu’un souffrir, ça fait mal, même si c’est quelqu’un d’autre. Pauvre maman. Oui, pauvre maman, depuis tout le temps »


Seins et Œufs – Kawakami Mieko
Traduit du japonais par Patrick Honoré
Titre original : Chichi to ran (Bungeishunju Ltd 2008)
Actes sud – février 2012 – 108 pages


8 mars 2012

Notes de Hiroshima - Kenzaburô Ôé

"Qu’une vie d’homme puisse se jouer de façon décisive en l’espace de quelques jours, voilà un mythe auquel je ne croyais pas dans  ma jeunesse. Mais à présent, quand je repense à l’expérience que j’ai vécue il y a trente-deux ans, entre le début et le plus fort de l’été, je suis bien obligé de reconnaître que ce genre de choses est tout à fait possible. De le reconnaître avec un sentiment de terreur sacrée."
Extrait de la préface rédigée par Kenzaburô Ôé pour la nouvelle édition anglaise de "Notes of Hiroshima" de 1995.
A vingt-huit ans, Kenzaburô Ôé, jeune écrivain, en août 1963, part pour Hiroshima, pour rendre compte en tant qu’observateur de la neuvième Conférence Mondiale contre les Armes Nucléaires.
Sur un plan plus personnel, Ôé traverse une période difficile et déstabilisante. Son premier fils vient de naître avec une grave malformation à la tête qu’une opération pourrait sauver mais n’empêchera pas de vivre avec un lourd handicap. Il vient aussi d’apprendre le suicide d’un de ses amis, "anéanti par les visions d’une guerre nucléaire qui marquerait la fin du monde – visions qui le préoccupait sans cesse."
Les querelles politiques ne le passionnent guère, mais Ôé rencontre lors de ce premier voyage de nombreux hibakusha (victimes irradiées) et est profondément touché par leurs témoignages. Ces hommes et ces femmes survivants de la bombe, mais agonisants, malades ou défigurés, ostracisés, doivent lutter pour faire reconnaître le statut de victimes de la bombe qui leur permettrait de bénéficier de la gratuité des soins dont ils ont besoin. Certains, bébés au moment de l’explosion, développent des leucémies, des anémies et autres troubles graves de santé, certains finalement choisissent le suicide, d’autres encore s’isolent, accablés par la honte, ou sombrent dans la folie. La solitude et le sentiment de culpabilité des personnes âgées sont poignants, elles qui, ayant survécu à leurs enfants et petits-enfants, ont l’impression de vivre dans un monde à l’envers.
Kenzaburô Ôé rend un hommage très émouvant aux victimes d’Hiroshima et aux médecins qui luttent contre les syndromes des personnes irradiées, prend position contre la reprise de tout essai nucléaire et plaide pour le devoir de mémoire.
" … Si nous, les Japonais d’aujourd’hui, nous ne nous souvenons pas, les indices de guérison entrevus en ce seul endroit vont se dégrader définitivement. Alors commencera pour nous la véritable dégénérescence. Faisant partie des Japonais qui ont souvent visité cette ville, c’est à ce titre que je voudrais consigner ici ce qu’elle a fait naître en moi, bref, ce qu’on pourrait appeler mes petites réflexions personnelles sur Hiroshima … " (page 144)
Notes de Hiroshima est une lecture indispensable, qui donne à penser et à réfléchir, à l’heure de Fukushima.



Notes de Hiroshima – Kenzaburô Ôé
Traduit du japonais par Dominique Palmé
Titre original : Hiroshima Nôto (1965)
Folio – janvier 2012 – 288 pages

2 mars 2012

Le dévouement du suspect X - Keigo Higashino

Ishigami Tetsuo est prof de maths dans un lycée de Tokyo. Il est secrètement amoureux de sa voisine, la belle Yasuko Hanaoka, une ancienne hôtesse de bar divorcée qui élève seule sa fille adolescente Misato, récemment convertie. Elle est maintenant vendeuse chez un traiteur. Sous le prétexte d’y acheter son bento, Ishigami s’y rend aussi souvent que possible, pour le bonheur de lui adresser quelques mots, trop timide pour lui adresser la parole en tant que voisin.
Bien qu’il s’en défende, Ishigami ne peut s’empêcher d’être attentif aux moindres mouvements de sa jolie voisine. Aussi, lorsque celle-ci, harcelée par son ex-mari, un homme violent qui veut lui extorquer de l’argent, tue le mari, Ishigami n’hésite pas une seconde à lui venir en aide et entreprend de maquiller le crime, donnant à Yasuko et Misato des instructions très précises, afin qu’elles ne soient pas inquiétées par la police.
Malgré l’ingéniosité d’Ishigami, le corps retrouvé dans un endroit isolé est rapidement identifié et les soupçons de l’inspecteur Kusagani, chargé de l’enquête, se portent naturellement sur Yasuko, dont il doute fortement de l’innocence, malgré son alibi sans faille. Il bénéficie de l’aide inattendue de son ami Yukawa, physicien enseignant à l’université, qui s’intéresse à l’affaire.
Or, il se trouve que Yukawa et Ishigami furent amis, il y longtemps. Lui et Ishigami se sont connus à l’université où, bien que spécialisés dans des domaines différents, ils se sont liés d’amitié, chacun ayant trouvé en l’autre, un compagnon intellectuel d’envergure.
C’est là que tout ce complique. Car Ishigami avait tout prévu, sauf l’éventualité de se retrouver face à son ancien compagnon d’études, dont il sait qu’il peut s’avérer un adversaire redoutable. Ishigami est un génie en mathématiques, qui passe ses nuits à inventer des problèmes ou à tenter de percer le secret d’énigmes mathématiques jusqu’à présent irrésolues. Yukawa est lui aussi un génie, dans le domaine de la physique.
Cependant, alors que Yukawa a réalisé son ambition professionnelle, Ishigami est un homme frustré dont l’ambition de se consacrer à la recherche a été  contrariée par l’obligation de prendre en charge ses parents âgés.
Le roman aurait pu se concentrer sur l’affrontement intellectuel entre les deux hommes et sur le cheminement logique qui conduit à la résolution de l’énigme. Mais Keigo Higashino ajoute à la tension psychologique une touche d’humanité et d’émotion.
C’est le deuxième roman traduit en français de Keigo Higashino, après l’excellent "La maison où je suis mort autrefois", qui cache sous une apparente simplicité des situations et des personnages beaucoup plus complexes qu'il ne semble J’attends avec impatience la troisième traduction, à paraître chez Actes Sud dans les prochains mois.




Le dévouement du suspect X – Higashino Keigo
Traduit du japonais par Sophie Refles

Titre original : Yogisha X no Kenshin (Bungeishunju Ltd, Tokyo, 2005)
Actes Sud – actes noirs – novembre 2011 – 316 pages

21 février 2012

Quand j'étais Jane Eyre - Sheila Kohler


En 1846, à Manchester. Charlotte veille sur son père, qui vient d’être opéré d’une cataracte. Dans la pénombre et le silence de la maison, où l’on n’entend que le grattement du crayon sur le papier, elle commence à écrire son deuxième roman, l’histoire d’une orpheline, Jane Eyre.
Charlotte a trente ans, elle est célibataire. Elle vient de publier, avec ses sœurs, un recueil de poésie, mais son premier roman, Le Professeur, a été rejeté par plusieurs éditeurs. Les manuscrits d’Ann et Emily, aussi.
Shirley Kohler choisit la fiction pour raconter la vie de Charlotte, passionnée, anxieuse et exaltée qui connaîtra trop brièvement le bonheur, ses relations pas toujours sereines avec ses sœurs et son frère Branwell.
Sheila Kohler s'intéresse également à la création des œuvres de Ann et Emily, contraintes, comme leur sœur aînée, de se cacher derrière des pseudonymes masculins pour avoir une chance d’intéresser un éditeur, les dissensions entre les sœurs, quand l’une reçoit finalement une offre de publication, la crainte constante des frasques de Branwell, qui faillit un jour les faire périr dans un incendie.
Charlotte prend son inspiration dans sa vie, que l’on sait terriblement triste. Son séjour bruxellois l’a profondément marquée et semble être la source principale de toute son œuvre à venir. Le Professeur décrit les années à Bruxelles, sa passion impossible pour son professeur, marié, qui semble l’apprécier, mais la délaisse. Charlotte met encore plus d’elle-même dans Jane Eyre, s’inspirant des ses années de souffrance au pensionnat, le froid, la misère, la mort de sa mère et de ses deux sœurs aînées alors qu'elle est encore enfant, les humiliations subies quand elle est toute jeune gouvernante, la solitude.
Une lecture tout à fait recommandable, pour laquelle je remercie News book et les éditions de la Table Ronde
"Jane se rend en ville pour poster une lettre de la gardienne, Mrs Fairfax. Dans le crépuscule, elle croit entendre arriver la route le Gytrash, cette créature prenant diverses formes monstrueuses dont lui a parlé Bessie, mais l'immense chien à longs poils noir et blanc passe paisiblement devant elle et le cheval est monté par un être humain, non par un esprit. Le cheval et son cavalier trébuchent et chutent. Quand l'homme se relève, Jane remarque sa puissante carrure. Il pose sa main lourde sur son épaule et boite tandis qu'elle le conduit vers son cheval. Elle lui tend sa cravache et il disparaît. Elle va glisser la lettre dans la boite."
(p. 116)

L'avis de Ys

Quand j’étais Jane Eyre – Sheila Kohler
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Michèle Hechter
Titre original : Becoming Jane Eyre (Penguin Books, 2009)
Quai Voltaire – janvier 2012 – 262 pages



14 février 2012

Continents à la dérive - Russel Banks


A quelques jours de Noël, à Catamount dans le New Hampshire, au début des années 80, Bob Dubois, réparateur de chaudières pour Abenaki Oil Company, craque. Il n’en peut plus, marre du froid, de la neige, des heures supplémentaires qu’il est obligé de faire pour joindre les deux bouts, marre de survivre dans un pays où "survivre ne suffit pas". Alors, il décide de tout quitter, il vend sa maison, son bateau qu’il n’a pas encore fini de payer pour emmener sa femme Elaine et ses deux filles vers un avenir plus radieux. Vers la Floride, plus précisément, où son frère aîné s’est installé et a fait fortune dans le commerce des spiritueux et dans quelques affaires immobilières un peu louches.
La Floride, avec son climat, sa population, sa culture, est aux antipodes du monde que Bob a toujours connu. Sous le soleil, la vie n’est pas plus douce pour la famille Dubois, désormais installée dans une caravane. Elaine attend un troisième bébé, Bob s’ennuie dans le magasin de son frère et découvre la violence (il tue un homme qui tentait de le cambrioler).
Bob Dubois est l’archétype de l’américain blanc de classe moyenne, élevé dans les valeurs américaines du droit au bonheur, qui voit son rêve américain se désintégrer. Bob perd tout, ne tirant aucune leçon des évènements et son aveuglement ne peut que le mener vers une issue tragique.
Parallèlement à l’histoire de Bob Dubois, Russel Banks raconte l’histoire d’une jeune Haïtienne, Vanise, de son bébé et de son neveu Charles, qui vont tout risquer pour atteindre la "Terre Promise", la Floride, où ils sont convaincus de trouver une vie meilleure. Leur périple sera bien plus périlleux et Vanise paiera son rêve beaucoup trop cher.
Les deux histoires évoluent lentement, pour se rejoindre finalement dans les eaux démontées de la baie de Floride.
Continents à la dérive, description de l’envers du rêve, est un vaste roman, dont les premières pages, très lyriques, m’ont un peu déroutée. Mais le reste du roman m’a finalement assez plu. Le personnage de Bob n’est pas un héros sympathique, il est faible, naïf, rejette la responsabilité de ses échecs sur son entourage, il trompe sa femme, qui lui reste cependant loyale jusqu’au bout, mais suscite quand même la compassion. L’histoire de Vanise, tellement tragique et injuste, mais qui a dit que la vie était juste ?, les brutalités dont elle est victime, son courage et sa détermination, jusqu’à la folie, ne peuvent laisser indifférent.
Bien écrit, bien traduit, Continents à la dérive est une "american tragedy",  devenue un classique de la littérature américaine contemporaine. A découvrir, avec d'autres romans de Russel Banks, dont le dernier livre vient récemment d'être publié aux Etats-Unis.
C'était une lecture commune avec Ys et de Manu.


Continents à la dérive – Russel Banks
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marc Chénetier
Titre original : Continental Drifts (1985)
Babel – 1994 – 580 pages